Peindre dans un atelier d’expression, une pratique du non-faire

Conférence publique tenue par Régis Soavi en 2003 à Paris.  Partant d’une expérience personnelle il y évoque le fonctionnement de l’atelier et aborde des aspects de l’Expression.
Elle a été suivie de la projection d’une cassette vidéo où Arno Stern est interviewé au sujet de l’atelier d’Expression.

« Alors, pour commencer, déjà, pourquoi ce lieu, pourquoi une pratique du non-faire ? Pratique du non-faire, ça nous ramène plutôt vers l’Orient, vers la Chine, le Japon. Pratique du non-faire, c’est Wu-Wei, non-agir ; enfin cela nous ramène vers l’Orient extrême. Pourquoi dans ce lieu une pratique du non-faire ? »
« Eh bien… j’ai découvert les ateliers d’expression lors d’un stage à Milan. J’étais invité là-bas, mon métier étant de faire des conférences, non pas sur l’Expression, mais sur le Mouvement régénérateur et l’Aïkido. J’étais là-bas, et puis on m’a emmené dans un petit appartement, un deux pièces. Je ne savais rien de cet endroit ; je suis arrivé dans une des pièces, et on m’a dit :
– « Voilà, si tu veux, tu peux dormir – l’appartement était vide – dans une des pièces, celle-ci ou celle-là ».
« Je suis allé dans cette pièce-là, et j’ai dit :
– « Oh, là ! C’est étrange, quelle résonance dans cette pièce! C’est étonnant… Qu’est-ce qui se passe dans cette pièce ?
C’est un dojo …?! »
– « Non… Ma mère y avait un atelier de peinture.»
– « Ta mère devait être un sacré personnage, parce que… c’est étonnant ! »
« Il n’y avait plus rien. Tout était débarrassé, propre. Il y avait un esprit… esprit de non-faire, esprit que je connais, donc que je reconnais… »
– « Mais qu’est-ce que c’était que cet atelier de peinture pour les enfants, qu’est-ce qu’elle faisait ? » Je pensais à une vague animatrice comme il y en a dans toutes les bonnes maisons de la culture. Puis il a commencé à me dire :
– « Voilà, c’est un atelier de peinture… mais c’est un peu spécial. Ma mère était peintre et, petit à petit, elle s’est intéressée au travail d’un monsieur qui s’appelle Arno Stern. »
– «Arno Stern… oui… et qu’est-ce qu’il a fait ? »
– «Il a une recherche spéciale ; il a découvert quelque chose qui s’appelle l’Expression. »
L’Expression, franchement, au départ ça ne me disait pas grand-chose. Et il me dit :
– « Tu sais, il est comme toi, il ne scolarise pas ses enfants.»
– « Ah, tiens ? C’est tellement rare, des gens qui ne scolarisent pas leurs enfants, extrêmement rare, oui ! Tiens, c’est bizarre… Tu as quelque chose de lui ? »
– «Eh bien là, j’ai un article. »
Alors il m’a passé un article exposant vaguement le principe de sa recherche. Ça m’a intéressé, c’est vraiment curieux cette histoire. Alors, de retour – c’était à l’époque où j’habitais à Toulouse – de retour à Toulouse, j’ai essayé de rencontrer Arno Stern. Dès que je suis passé à Paris, je suis allé frapper à sa porte. C’est comme ça qu’a commencé une connaissance qui a duré, on va dire, une douzaine d’années.
Donc Arno Stern a découvert quelque chose. Je ne suis pas là pour faire une conférence qui va vous expliquer très clairement ce qu’est l’Expression, parce que, cela, Arno Stern le ferait beaucoup mieux que moi. C’est son travail de conférencier. Mais pour vous dire qu’ici existe un atelier, et que, dans cet atelier, il s’y pratique justement l’Expression.
Comment ça se passe ? Eh bien, des gens viennent dans un atelier qui est clos – j’espère que vous aurez assez de temps pour aller le visiter tout à l’heure ; vous pourrez y passer. Cet atelier, on y pose des feuilles sur les murs, qui sont recouverts de papier kraft avec mille petites tâches de couleur. Ce sont des dépassements, de chaque personne. Jusque-là rien d’extraordinaire, ça pourrait ressembler à n’importe quel atelier de peinture. Quand même, c’est un peu particulier le fait de punaiser des feuilles sur un mur ; en général on utilise d’autres systèmes, mais passons là-dessus. Au milieu, une “table-palette” : dix-huit couleurs. Une table-palette avec trois pinceaux pour chaque couleur. Ainsi personne n’a son propre pinceau, sa palette ; on y retourne, chacun va vers cette table-palette, prend un peu de couleur et va tracer. Il y a donc un endroit au centre, qui est lieu de communication ; lieu de communication entre les différentes personnes de l’atelier, mais ensuite chacun vient tracer sur sa feuille et là, c’est la liberté absolue.

La feuille c’est un format 45 x 64 cm, parfois fixée verticalement, bien souvent dans l’autre sens. Il est possible pour chaque personne, à partir du moment où elle trace sur sa feuille, d’avoir une rallonge. Parce que, parfois, on commence un tracé, et puis on est limité ; c’est ça le tableau, la toile de celui qui peint, qui fait de la peinture artistique. Il y a certains peintres qui rajoutent des toiles, mais c’est jamais très pratique. Là, c’est très simple, on rajoute quelques punaises et puis, hop ! on peut agrandir ; par en haut, en bas, à gauche, à droite. Pas une feuille, pas deux, pas trois, pas quatre, pas cinq, pas dix ; mille, dix mille. ça n’a pas de limites.

Évidemment, comme vous le pensez, on ne va pas avoir dix mille feuilles comme ça dans l’atelier punaisées, on n’a pas la place. Mais le dessin se déplace au fur et à mesure des séances, et il se continue dans un sens, dans l’autre, il part en haut, il redescend en bas. Il n’y a pas de limites. Certains enfants, et on parlera toujours d’enfants, même lorsqu’ils auront cinquante ans et plus, certains pratiquants en tout cas, certaines personnes vont faire un seul dessin toute leur vie. A partir du moment où ils sont rentrés dans l’atelier, ils vont commencer à tracer, et puis ce dessin se continuera toute leur vie, séance après séance. « Ho, là, là ! c’est rasoir. » D’autres, par contre, feront à chaque fois un dessin différent. Certains vont tracer la même chose pendant des mois, c’est-à-dire répéter éternellement le même vase, ou le même pot de fleurs, la même montagne, ou utiliser la même couleur.
Là où justement dans un atelier de peinture on qualifierait cela de pauvreté, où l’on dirait à la personne : « Mais pourquoi tu utilises toujours ce marron ? Il y a dix-huit couleurs plus les mélanges… (On va parler de mélanges parce qu’il y a un endroit, vous verrez tout à l’heure, où il y a la possibilité de faire des mélanges de couleur.) Alors pourquoi utiliser toujours cette même couleur, pourquoi ? Eh bien, on laisse cette personne utiliser cette même couleur, parce que nous, en tant que praticiens de l’Expression, on n’a pas besoin d’aller plus loin. On connaît, et c’est ce qu’a dit Arno justement de façon assez simple, on connaît la « grammaire » de l’Expression. On la connaît, et donc on n’a pas besoin de s’inquiéter. On n’a pas besoin de s’inquiéter si, éternellement, les personnes répètent les mêmes choses, ou font les mêmes couleurs; ça ne nous inquiète pas, parce que nous ne sommes pas en train de faire un atelier d’art, mais un atelier d’Expression. Ce qui change tout, c’est justement cela, le fait que dans l’atelier nous ne sommes pas en train de pratiquer un art, nous ne sommes pas en train de faire une œuvre, mais nous sommes en train de faire une « non-œuvre ». Et ça, c’est l’Expression d’Arno Stern.
Cette découverte, lui, il ne l’a pas faite à travers l’Orient, comme moi ; moi, je suis arrivé à l’atelier parce qu’il y a une pratique, disons, « orientale ». Parce que j’ai une pratique différente, l’atelier est arrivé, hop ! comme ça. Pour Arno, c’est une recherche qu’il a faite sur plus de quarante années. Maintenant, je ne sais pas ; de 1946 à maintenant, ça fait beaucoup de jours. Donc cette recherche, il l’a menée, il a fait cette découverte et il est arrivé à cette conclusion de non-œuvre. Alors, non-œuvre, eh bien c’est le résultat du non-faire. Ça peut paraître un raccourci; non, ce n’est pas un raccourci. Il ne peut pas y avoir de non-œuvre s’il n’y a pas de non-faire.

Ici, le praticien, celui ou celle qui s’occupe de l’atelier, a une connaissance. Il a une connaissance de ce qui s’y passe ; et puis il aménage l’espace, il permet que l’Expression surgisse. « Qu’est-ce que c’est que cette “foutue” Expression ? Voilà déjà un petit quart d’heure qu’il parle, on n’a toujours pas compris. » Peut-être n’aurez-vous pas compris à la fin de la conférence, et j’aime autant vous prévenir. Peut-être qu’il vous faudra pratiquer, mais à cela nul n’est contraint, c’est votre plus totale liberté. Mais pour que quelque chose advienne à partir du non-faire, pour qu’il y ait non-œuvre, il faut que ça surgisse du plus profond de l’être. Arno Stern, après avoir fait peindre des enfants pendant de nombreuses années, a découvert les signes de l’Expression ; et c’est ce qui lui a permis de s’apercevoir que, derrière les tracés, derrière les dessins, derrière les représentations que faisaient notamment les enfants, parce que c’étaient beaucoup d’enfants qui venaient à son atelier, il y avait toujours et éternellement les mêmes signes, qui ne sont d’ailleurs pas très nombreux ; et que tout le monde était ébloui par le tracé, par le dessin, mais ne voyait pas le signe qu’il y avait derrière.

Au départ, quand on dessine, on a un désir éventuel de représenter quelque chose. D’abord, il faudrait revenir sur les petits enfants, les tout-petits qui font des “gribouillis” — c’est comme ça qu’on appelle les premiers tracés, avec un petit côté méprisant, non ? Alors le petit enfant commence à faire :

– « Oui, c’est mignon, c’est touchant ; c’est son premier dessin.
Les parents sont touchés mais ce qu’ils n’arrivent pas à voir c’est pourquoi le besoin de tracer. Après tout, pourquoi tracer ? Qu’on se souvienne : qui a jamais résisté, et là je reprends un exemple de Stern, à tracer quelque chose sur une vitre embuée ? Une belle vitre embuée… oh ! on trace. On trace – non pas nous adultes – on y fait quelque chose, on y laisse une trace. Après… on va vouloir canaliser le besoin de traces. L’enfant évolue et il commence à représenter quelque chose. Représenter n’est pas obligatoirement un besoin, mais peut-être une conséquence de la société : il voit des choses, il voit des gens qui dessinent, il voit des images, et il les représente. Au fur et mesure de ce “gribouillage”, entre guillemets, parce que c’est un mépris, et que déjà, à mon avis, on ne doit jamais rien mépriser de la production d’un enfant, on arrive à :

Tout le monde a fait ça, tout le monde, TOUS les enfants. Cette structure, qui est quand même habituelle pour les gens qui sont de notre civilisation, l’Europe, etc., va se retrouver d’une manière différente dans les pays où il n’y a pas ce genre de maison ; on va y dessiner autre chose, comme ceci :

Qu’est-ce que c’est ? Je n’en sais rien, c’est peut-être le chapeau d’un sorcier; ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est le tracé : on va mépriser ce tracé et on va exercer ce mépris en disant à l’enfant : « Ta cheminée, elle n’est pas droite mon petit ». Alors on va commencer à redresser ce qui, évidemment, n’est pas une maison. Mais tout le monde s’en rend compte. C’est la projection, c’est une projection du corps de l’enfant. Je ne veux pas aller plus loin au niveau de la « grammaire », mais en tout cas on va redresser. On va commencer à obliger. Ce qui est important dans ce tracé, on ne le voit pas. Celui qui est habitué au tracé des personnes, lui il le voit. Donc il n’est pas choqué, parce que c’est clair, et tout ce qui va venir ensuite n’a pas d’importance. Que ce soient des petits rideaux :


ou bien la porte:

D’habitude, ce que l’on considère comme important, c’est tout ce qu’on va faire autour : on va dessiner, on va camoufler, cacher. En effet, dans un atelier normal, dans un atelier de peinture ou à l’école, ça doit être “droit”. Alors, parfois, il y a ce genre de porte… :

On pourrait aussi admettre, par exemple que, d’un petit enfant qui fait ça, parce qu’il habite à “Créteil… Soleil”, ou bien à “Emile-Zola”, on dise :
– « Ah ! alors, il dessine sa maison ; voilà, c’est son HLM ! »

Mais alors, comment se fait-il que nous retrouvions ce même dessin en Afrique ?
– « C’est parce qu’il dessine un… léopard. »
Bon, d’accord. Et, comment se fait-il qu’on retrouve ce dessin là où il n’y a pas de léopards, dans des régions où le léopard n’existe pas du tout ?
– « Peut-être parce qu’il dessine un tatoo, ou une tortue, ou… ? » …
Il faut absolument qu’on y mette des représentations, et cela pervertit les tracés des enfants. Les tracés des enfants n’ont pas besoin qu’on s’occupe d’eux, ils n’ont pas besoin qu’on leur dise ce que cela est. D’ailleurs, si vous faites attention, un enfant qui trace, au début, il fait vaguement quelque chose ; éventuellement il vous l’amène :
– « Regarde maman, j’ai fait un chien. C’est un chien, un chien ! »
Mais le lendemain, après avoir joué avec le chien, parce qu’il utilise parfois le dessin comme ça, il revient et dit :
– « Regarde, c’est un cochon! »
– « Ah oui ! c’est un cochon .»
Et puis, après, c’est encore autre chose. Il n’a pas besoin qu’on lui confirme ce qu’il représente. Il n’a qu’un seul besoin : tracer.
Pourquoi ce besoin de tracer se manifeste ? Il se manifeste parce qu’au niveau de nos origines, de notre organisme, nous avons une mémoire. Arno Stern appelle cela la « mémoire organique », une sorte d’enregistrement. Nous avons le besoin de tracer et, au détour de ces tracés, nous avons besoin, pour nous rééquilibrer, de laisser s’écouler ces enregistrements. Voilà le vrai fond de l’Expression : laisser s’écouler ces enregistrements. Mais ils ne surviendront pas “comme ça”, surtout aujourd’hui. Encore, à des périodes, disons, très anciennes – et je sais que mon discours va vous paraître peut-être un peu décousu, mais tant pis – on va avoir une représentation d’un homme, et autour de cet homme, ce tracé :

– « Ah ! ça y est, je l’ai reconnu, je sais qui c’est. “Laissez venir à moi les petits enfants…” C’est Jésus ! »
Il n’est pas très bien représenté de ma part, c’est vrai, mais dans les images très anciennes, on le représente dans un œuf. Et si vous observez bien, les tout-petits enfants, lorsqu’ils ne sont pas trop dirigés, lorsqu’ils ne sont pas trop “cassés”, lorsqu’on leur a laissé la liberté, ils représentent des êtres, des animaux dans des poches. De savoir et de commencer à s’interroger : « Ah oui, cette poche c’est l’aura, c’est ceci, c’est cela… », je dirais que, pour l’instant, nous n’en avons que faire. Ce dont nous avons besoin, c’est de laisser l’enfant, l’adulte exprimer ce tracé. Exprimer, et on en vient bien à « expression » ( “ex-pression” ), c’est-à-dire « pousser dehors ». C’est ce besoin-là qui normalise, dans le sens qu’il nous équilibre. Pousser dehors, exprimer et, quand il y aura ces tracés, on dira : « voilà, c’est clairement un tracé de l’Expression ». On va retrouver ça effectivement dans les très anciennes églises, avant que cela ne soit rigidifié, codifié, et réutilisé par le dogme. Chez les enfants, on va retrouver des poches, on va retrouver des chemins, on va retrouver différents thèmes et figures. Mais le nombre de ces figures est limité. On va avoir la maison — qui a jamais résisté à dessiner une maison ? On va avoir le bateau, une figure rayonnante, qui peut être une fleur, un soleil, ça n’a plus d’importance. On va avoir le chemin, qui va se diversifier ; on aura, au même titre que le chemin, des racines de l’arbre.

On va avoir la ligne médiane. Pourquoi ? Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les enfants, sur des corps disons informes, tracent toujours les boutons, et disent :
– « Ah ! oui, il a des beaux boutons… »
Pourquoi tracent-il les boutons ? Pourquoi sur la route tracent-ils une ligne en pointillé ?

Est-ce que ce sont à ce point des passionnés du code de la route ? Est-ce que papa leur a dit, à quelque cinq ou six ans, peut-être même avant:
– « Tu traces la bande intermittente ? »
Pourquoi ne la font-ils pas d’un seul trait ?
– « C’est la bande de la route, tu n’as pas le droit de dépasser ! »
Elle est toujours comme ça la ligne axiale ; c’est bizarre, c’est étrange… Qui s’est interrogé là-dessus ? Arno Stern. Il s’est interrogé là-dessus, il a constaté, il a classé, il a saisi la grammaire qui était derrière et qui permettait de comprendre ces tracés. Il n’a pas cherché à dire : « Ah, oui ! si l’enfant fait des petits trucs comme ça, c’est parce qu’il y a un an son petit frère a eu la varicelle, et il est donc en train de… Na, na, na… », je ne sais quoi encore. On va remarquer aussi que, de la même façon qu’il y a les racines, tous les enfants, et les adultes bien sûr, mais c’est très remarquable avec les enfants, font la mer. Tous les enfants font la mer. Alors, pour commencer, bien sûr, souvent il y a un bateau.

Oh ! pourquoi il a toujours des voiles ? C’est vraiment idiot, mais aujourd’hui il n’y a plus de voiles, enfin à part les bateaux comme les trimarans. Là, oui, j’en ai vu, comme celui d’Olivier de Kersauson.
« Tiens, tiens, mais ça n’a rien à voir. Qu’est-ce que c’est ce bateau à voiles comme ça ? Enfin, c’est ridicule, c’est ridicule! »
Parce qu’il y a un besoin. C’est le « bateau-maison », ou ce que vous voudrez. Il y a un besoin, et ce besoin va transparaître. Comment réaliser ce besoin ? Il va transparaître si on laisse faire l’enfant. Mais si on lui dit :
– « Oui, mais là, ton bateau, il est toujours de profil, fais-le un peu de face, change, mets une perspective, commence à construire ton dessin»,on casse tout. On casse tout, et après il ne faut pas s’étonner que les enfants n’aient plus « d’imagination », entre guillemets. En dessous, parce que là il a fait un beau dessin de bateau, on le note, etc.

Puis il est à l’atelier… Alors il commence à dessiner un poisson, un vague poisson. Un poisson, un autre poisson… puis c’est la fin de sa feuille, et celui qui est au centre dit :
– « Tu veux une autre feuille ? »
– « Oui. »
Alors, on ajoute une autre feuille, et la mer se continue… Poisson, et surgit un élément extraordinaire…

Ça, est-ce que ça n’appartient pas au même domaine : la pieuvre, les racines, la maison avec le chemin qui se ramifie, qui va partout ? Est-ce que ce n’est pas la même chose ?

Si on commence à intervenir lorsqu’un enfant fait un tracé, si on commence à lui dire : « ah ! c’est joli », déjà, ça pose un problème. Quand vous dites « c’est joli », ça veut dire que ça pourrait être moche, et ça peut être très grave. Parfois, effectivement, il y a des parents, lorsque l’enfant ramène quelque chose qui va ressembler à ça :

– « Regarde papa, c’est toi ! » qui répondent :
– « … Oh, là ! je ne suis pas très beau ! »

L’enfant a dessiné: « papa-pas-très-beau »… Je ne sais pas si, parmi vous, il y a des gens qui sont un peu psychologues, mais…
Donc s’abstenir, se restreindre, pour laisser les actes surgir.

– « Oui, mais l’enfant, après, est tellement fier !… »
Justement, vous voyez, vous le dites vous-mêmes : « il est tellement fier » ! Vous voulez qu’il soit encore plus fier ? Vous voulez qu’il soit encore plus plus fier, et qu’après il soit tellement fier qu’il soit plus fort que son voisin ? Si c’est ce que vous voulez, continuez ! …
Sauf qu’à l’atelier, ça ne se passe pas comme ça. A l’atelier, personne ne regarde les dessins. Est-ce que l’on peint les yeux bandés ? Non, bien sûr, et vous verrez que si vous passez à l’atelier – vous allez y passer d’ailleurs, j’espère – il n’y a pas beaucoup de place. Donc, évidemment, moi, je vois le dessin de mon voisin – parce que je ne suis pas un praticien de ce lieu, je trace. Je vois donc le dessin de mon voisin. D’ailleurs, c’est drôle… ça me rappelle quelque chose : au Japon, les hommes et les femmes, dans certains bains publics, prennent le bain ensemble. Voilà, ce sont les bains “naturels”, d’eau naturelle, et puis les hommes arrivent. Ils ont des petites serviettes, ils se glissent ; les femmes pareil, voilà. Alors, est-ce à dire qu’on ne les voit pas ? Bien sûr, mais on ne les « regarde » pas. On voit, mais on ne regarde pas. Ca change tout. A l’atelier, on voit les tracés des autres, on les voit, on ne les regarde pas. »

Celui qui est responsable de l’atelier, et son rôle est extrêmement important, celui-là bouge, écoute, parce qu’il y a des petites règles dans l’atelier qui sont importantes, pour ne pas perturber un tracé. Vous allez dire, au début, est-ce que les enfants tracent, ou est-ce que, simplement, ils essayent de représenter – parce que c’est souvent aussi le cas ? Il y a tellement d’enfants qui arrivent et qui veulent soit faire quelque chose d’“esthétique“, soit faire des choses comme ça :

Voilà, comme c’est intelligent…
Au début, ils font des choses comme ça. Petit à petit, ils vont s’apercevoir que, tout compte fait, ça les ennuie, et ils vont passer à autre chose. Mais en attendant, on va quand même leur demander de respecter certaines règles extrêmement simples : la feuille est accrochée avec quatre punaises. Lorsqu’on peint avec un pinceau, arrive un moment où l’on rencontre une punaise. A ce moment-là, on dit « punaise ! », et la personne qui est au centre, qui s’occupe de l’atelier, vient, défait la punaise, la remet à côté, et on peut comme ça continuer de faire son tableau jusqu’à la fin, très simplement. Donc, punaise ici, punaise là, et si ça gondole :
– « Je peux avoir une punaise ? »
– « Oui, bien sûr, pas de problème. »
Avec ces toutes petites règles, il y a des gens qui ont du mal, et c’est vrai que, de ce point de vue-là, c’est pas mal l’atelier. Parce qu’il y a des gens qui arrivent jusqu’au bord de la feuille, et ils essayent d’enlever la punaise tout seuls ; ou bien ils disent tout bas : « … punaise ».
Petit à petit, ça leur passera. Ils vont pouvoir enfin se sentir un peu plus libres. Alors, au début, certains auront du mal, les enfants aussi, habitués à recevoir des réprimandes, des regards fronceurs, des « dis-moi… ». Donc, parfois ils n’osent pas. « Si je demande “punaise”, qu’est-ce qui va se passer ?… »
Donc, pour « punaise »: on enlève la punaise.
– « Coulée ! »
Parce que c’est vrai, parfois, comme c’est de la gouache, on met un peu trop d’eau… Eh oui ! il y a un apprentissage au niveau de la technique. Cet apprentissage se fait très simplement et tout seul. On n’a pas besoin d’apprendre. Non, ça se fait naturellement. Mais effectivement, on trace, et puis, pfuitt, ça coule.
– « J’ai fait une coulée ! coulée !!! »
C’est une perturbation, quelque chose. Le praticien, qui est au centre, arrive avec son couteau, il enlève la coulée. S’il reste une trace, il met un peu de blanc. Et c’est très important quand on est devant son tracé, quand on est en train de peindre. Et ça le sera vraiment d’autant plus quand quelque chose aura vraiment surgit. Là, on ne supportera plus d’être interrompu. C’est l’avantage qu’il y ait quelqu’un au centre. Quand on arrive ici, près de la punaise, il enlève la punaise. Quand il y a une coulée, il enlève la coulée. On a un besoin :
– « Je voudrais une feuille pour agrandir »
il met une feuille. Ca peut parfois demander trente secondes parce qu’il finit de faire autre chose :
– « Oui, j’arrive, finis un peu quelque chose… Là, voilà ».
Il y a une activité, un travail. Donc, à l’atelier, il y a une ambiance qui circule ; c’est un peu spécial. Mais quand surgit l’Expression, on est… satisfait, tout simplement satisfait. Quand c’est le moment de l’Expression, le moment du jaillissement, il y a quelque chose d’intense en nous qui surgit. On a un besoin, et il faut l’exprimer, le pousser dehors. On le trace, et ensuite, on est satisfait. On n’a pas besoin de montrer ce qu’on a fait, et même, au fur et à mesure, on le comprendra bien, on est extrêmement satisfait que nos tracés restent à l’atelier. Aucun tableau, aucune peinture, aucun tracé ne sort de l’atelier. Tous sont classés par personne ; chacun a son carton ; tous sont datés, numérotés, mais aucun ne sortira, et aucun ne sera vu par nul autre. Après tout, c’est pas mal. C’est une des conditions de notre liberté.

Au début, on peut se dire, c’est dommage…
Pourquoi, quand on va voir tous ces si beaux dessins, ne pas en faire une exposition ? Pourquoi ne pas choisir le meilleur ? Pourquoi pas le pire ? Pourquoi ne pas corriger ? Pourquoi ne pas améliorer ? C’est qu’il ne s’agit pas d’art, il ne s’agit pas de quelque chose dans une de ces directions ; mais bien au contraire, il s’agit de laisser émerger de nous quelque chose qui déborde. En quelque sorte, ce qui, au détour d’un dessin d’enfant, était un lapsus, devient, à l’atelier, quelque chose de normal. ça change beaucoup de choses. Et pour être dans cet état d’esprit, nous sommes contraints d’être dans un état d’esprit de non-faire. On a fait du non-faire — et c’est pour ça que j’ai intitulé cette conférence : « Peindre dans un atelier d’Expression, une pratique du non-faire » — une espèce d’idéal : je vais vers le non-faire. Mais le non-faire, il est à votre porte, il est là, tout le temps, tous les jours. C’est possible, et c’est possible pour chacun. On n’est pas obligé d’avoir un ascétisme, de faire des respirations sacrées, ou des méditations de toutes sortes, ou je ne sais quoi… Le non-faire est là, à portée de votre quotidien. Même à l’atelier, c’est possible. Mais on peut tout transformer, on peut tout changer. L’atelier peut devenir un atelier de « maison de jeunes ».
Chaque dessin est personnel ; personne ne touche un autre dessin, personne ne retouche un autre dessin.
Il y a tellement de choses que j’aurais à vous dire sur l’atelier, mais Arno va parler, il va vous en dire encore autre chose.»

Suite à cette conférence, nous avons visionné la cassette vidéo : Le Closlieu, un espace libérateur, VidéoRéalités, 1987

L’Atelier de Nancy Tikou-Rollier

L’Atelier de Nancy Tikou-Rollier, La Joie de Peindre (Chêne-Bourg, Suisse), a fermé ses portes en juin 2020. Voici le texte qu’elle a publié sur son site web :

Ouvert en 1973, l’atelier de peinture La joie de Peindre pour enfants et adultes, situé en bordure de la Place Favre, dans une villa protégée du XVIIIème siècle, a accueilli pendant 47 ans petits et grands dans une ancienne salle-à-manger aménagée spécialement, afin qu’ils puissent s’exprimer en toute liberté chaque semaine, bien à l’abri des critiques en tous genres.

La Joie de Peindre

Nancy Tikou-Rollier : « Je voudrais, avant de quitter cette maison pleine de bons souvenirs et en guise de témoignage après toutes ces années au service du Jeu et de la Joie de Peindre, partager avec vous un texte qui me tient à cœur:

Il y a des images auxquelles nous ne prêtons que peu d’attention tant elles nous paraissent dérisoires, chaotiques ou bâclées ; je veux parler des tracés des petits enfants : ils gribouillent, griffonnent, font des taches de couleurs. Pourtant, cette base apparemment non organisée est un support précieux pour le développement futur naturel et harmonieux de la personne.

L’enfant y ajoute jour après jour, si on lui en laisse le loisir, imperceptiblement des éléments, des points, des traits, sans se rendre compte qu’il exerce ainsi sa main et, se faisant, il découvre des nouveautés qui l’enchantent. Un tracé devient rond, il le répète indéfiniment, puis il lui ajoute des rayons, ce qui devient une figure rayonnante. Un trait vertical l’incite à tracer par-dessus des traits horizontaux : voici une arête ; un angle se précise, une croix se forme, un point est fixé au milieu d’un rond, chaque découverte est répétée à l’envi et se renforce pour devenir de vraies figures.

Le geste devient plus sûr, l’enfant s’affirme, il croit en lui. Ses images ne sont pas copiées. Elles ne proviennent pas de l’extérieur de lui, il ne regarde pas son environnement pour le restituer fidèlement, même si, par ailleurs, il est très observateur. Il ne fait pas le lien entre les objets qui l’entourent et le fait de tracer. Il ne sait pas, à cette étape de sa vie, que la main peut obéir à la vue, car en réalité cette main est en prise directe avec ce que lui dicte son organisme : ces tracés-là sont programmés génétiquement, tous les enfants dessinent les mêmes figures qui deviennent par la suite les mêmes objets : soleil, arbres, fleurs, personnages, maisons, bande de ciel, bande de terre, cours d’eau, montagnes… Et c’est un vrai bonheur pour celui ou celle qui les fait naître sur sa feuille.

C’est la raison pour laquelle il serait dommage, pour ne pas dire contre-productif, de lui suggérer un dessin d’observation ou de lui montrer comment dessiner un mouton… cela serait contre-indiqué et contre-nature, car les mêmes éléments, qui n’avaient auparavant aucune justifications anecdotiques, deviennent des objets : par exemple un angle peut devenir une chaise, une figure ronde une tête ou une mare, un triangle une tente ou un toit, la figure rayonnante le soleil, les étoiles, etc.

L’enfant trouve tout seul ce jeu, sans l’aide de personne. Seul, il continue à jouer avec ces objets qui peuplent l’espace de sa feuille, c’est son monde, il en est le maître.

Un jour, patatras ! On lui impose des sujets, on veut l’obliger à dessiner ce qu’il voit ou à illustrer l’histoire qu’il a entendue, il n’est plus maître de son monde, il perd confiance, il se désintéresse du dessin, il est démotivé. Et l’on s’étonne : « Comment ? Pourquoi ? il s’exprimait avec une telle liberté auparavant et maintenant, il ne sait plus quoi dessiner ! Je ne comprends pas ».

Avec bonne conscience, sans le savoir, on lui vole son expression.

De la lente élaboration programmée, qui doit se développer à son rythme, sans hâte, se substitue la crainte, l’inquiétude, l’obsession de l’enseignement, de la réussite scolaire. Pourquoi la connaissance de ces faits simples ne rassure-t-elle pas la population dans son ensemble? Ne sait-on pas que la graine devient un arbre, que tout est là déjà en devenir? Il faut juste du temps, beaucoup de temps et de confiance.

L’enfant n’a besoin d’aucune aide graphique. Placé dans les conditions d’une réelle liberté de tracer pendant des années, sans influences imposées ni jugements mais avec les moyens techniques appropriés et une attention soutenue de la part des adultes présents, faite de respect et d’acceptation, il est capable d’une grande maîtrise qui l’amène tout naturellement, de la petite enfance à l’adolescence, à un réalisme désiré et abouti.

En se retournant sur ce passé fait de connexions avec ses images internes et externes, la personne est surprise de constater de visu ses capacités auparavant insoupçonnées, bien plus riches que tout ce qu’on aurait pu rêver pour elle ».

Nancy Tikou-Rollier, mai 2020

La Joie de Peindre